Le commun au risque de son institution

— Pascal Nicolas-Le Strat

2026-02-22

La lecture particulièrement stimulante de l’ouvrage du collectif L’école de philosophie, Ce qui tient – Réflexions sur les institutions mineures (Éditions Burn-Août, 2025) m’a incité à revenir vers la question institutionnelle si présente dans mes livres Le travail du commun et Une démocratie éprouvée, et de la discuter à nouveaux frais. Dans un premier temps, je fais un point sur la conception de l’institution que j’ai mise au travail. Dans un deuxième temps, je viens en dialogue avec le collectif L’école de philosophie et j’en tire plusieurs enseignements pour éduquer un travail du commun qui n’oublie jamais son « fait institutionnel ».

Dans le paysage politique de la décennie 2010, au moment où la question du commun / des communs se réinstalle durablement dans le débat intellectuel et les mobilisations, je signe une contribution centrée sur la dimension fortement processuelle de toutes ces tentatives, en indexant ma réflexion sur l’idée d’un « travail » du commun. Ce travail est multiple ; il implique des dimensions imaginaires1 (des réalités autrement perçues-pensées), sociales (des expériences autrement partagées et mutualisées), communautaires (des collégialités à la vie autrement démocratique), techniques (des outils autrement conviviaux2)… Parmi ces multiples registres, l’un m’importera beaucoup, et sera au cœur de l’argumentation de mon livre. Il s’agit de la question institutionnelle. Un commun ne peut pas prendre forme si la communauté concernée n’institue pas les dispositifs et dispositions indispensables, conçus à dessein, pour que la réalité dont elle souhaite prendre soin (une terre, une ressource, un savoir, un lieu…) soit protégée de toute prédation et accaparement et demeure effectivement l’affaire de toutes et tous.

Un « travail du commun » s’inscrit donc forcément dans une perspective institutionnaliste. Œuvrer du commun implique d’œuvrer de l’institution, inévitablement. La pédagogie institutionnelle a, par exemple, richement documenté cet enjeu. Pour développer une pédagogie de la coopération, la communauté scolaire impliquée (enseignant·e et élèves) doit instaurer les « institutions de la classe » indispensables : conseil de coopérative, attribution de ceintures (à l’image du judo, contribuant à défaire la notation), métiers (distribution du pouvoir-de-faire au sein de la classe), correspondance, journal… Les praticiens de la pédagogie institutionnelle et coopérative se préoccupent de « faire de leur classe un milieu éducatif aussi complexe que n’importe quel environnement humain digne de ce nom. Pour cela, ils institutionnalisent le milieu. Cette institutionnalisation de la vie collective permet une organisation qui aide le groupe à devenir maître de sa pratique : lire, écrire, compter, mais aussi et surtout : grandir »3.

Entre travail institutionnel et travail d’institution

Un commun n’existe comme tel, authentiquement comme commun, que s’il est équipé (institué) en ce sens, à la mesure de cette ambition. Cet équipement relève de deux logiques distinctes et complémentaires : un travail institutionnel et un travail d’institution4.

Dans la première perspective, le travail consiste à composer avec les innombrables « existants » institutionnels qui peuplent nos vies et nos activités, à savoir ruser avec eux, les détourner, déborder, resignifier ou performer. Agir, c’est nécessairement « faire avec » ces nombreux fonctionnements établis, certains tout à fait objectivés car relevant de règles, d’autres plus implicites comme peuvent l’être des habitudes, des allants-de-soi ou des évidences partagées. Faire avec ne signifie nullement se soumettre à eux. Ce rapport aux réalités instituées est, justement, le « lieu » d’un travail institutionnel, le lieu d’une élucidation, le lieu d’un engagement critique, le lieu d’une ré-élaboration, en fait le lieu d’une ré-institution. Se rapporter aux règles ou aux normes majoritaires, aux dispositifs ou dispositions dominantes, est l’objet d’un travail institutionnel, au sens fort, dès lors qu’on refuse de reproduire passivement l’existant et d’agir en simple conformité.

Dans la deuxième perspective, la nature du travail engagée est plus radicale. En fonction des possibles qui émergent lors d’une lutte ou d’une expérimentation et de la puissance créatrice que développe le collectif concerné, il est possible d’instituer d’autres fonctionnements et dispositions, en décalage, en rupture, en opposition avec l’existant. Ce travail d’institution est un acte radical qui fait advenir du nouveau. La prise de risque est forte. L’exigence est élevée. La communauté qui tente de s’organiser autrement, sur un mode démocratique et autonome, apprend à faire en faisant, en maintenant un rapport réflexif (démocratique) très soutenu à ce qu’elle fait, à ce qu’elle établit, à ce qu’elle dispose. Cette création d’institutions expose beaucoup les personnes qui s’y engagent ; elle est impliquante et éprouvante.

Pour illustrer cette distinction, je mobiliserai un exemple issu de mes pratiques en recherche-action. Avec Louis Staritzky, nous avons instauré (institué) une pratique novatrice de l’écriture de la recherche sous la forme de fanzines. Lorsque je « reviens » à l’université et dans le cadre académique, et que je me préoccupe de légitimer ce mode de publication très inhabituel, j’engage tout d’abord un travail institutionnel en défendant cette pratique sous cette forme : « Le fanzine intègre nos écrits de recherche et les associe à d’autres, ceux des actrices et acteurs partie prenante du travail. Le fanzine constitue alors une riche écologie textuelle au sein de laquelle l’écriture du chercheur prend pleinement sa place et peut dialoguer avec d’autres registres de discours. Il concrétise (matérialise) donc, sur un plan éditorial, l’ambition d’une recherche en coopération, dans une perspective « Sciences, sociétés » pour le dire dans les termes jargonneux de la politique publique ». Sur ce premier plan d’argumentation, l’écriture de la recherche reste relativement classique ; mais son écologie (son lectorat) est significativement transformée car, à la différence d’une publication dans une revue académique, un fanzine associe des écritures très hétérogènes, dont plusieurs ne sont pas strictement habilitées comme étant « de recherche ». Parfois, il m’est possible de porter plus avant cette tentative de transformation et d’engager en conséquence un travail de (ré)institution de ce que recouvre une « écriture de la recherche » ; je promeus alors la pratique des fanzines de recherche en soulignant qu’elle constitue en soi, comme telle, une écriture de la recherche(-action) – une écriture qui devient dès lors très hybride et hétérogène, entremêlant plusieurs registres discursifs et plusieurs expériences langagières. J’engage, dans ce cas de figure, un réel travail d’institution qui s’efforce de légitimer une écriture substantiellement plurielle et pluraliste. La recherche s’écrit « en fanzine » au sens propre. Le fanzine est pris en compte et considéré en tant qu’écriture. Alors que l’écriture de la recherche s’inscrit habituellement dans un cadre normatif très contraint avec comme référence hégémonique l’article publié dans une revue académique, par un travail institutionnel, je tente, dans un premier temps, d’élargir les possibles en faisant reconnaître (en recherche-action), sur un mode mineur et second, la possibilité de publier en dehors des canons, et, donc, dans l’exemple qui m’intéresse ici, de publier en fanzine. Par un travail d’institution, je franchis un pas supplémentaire car je revendique (en faisant) une écriture de la recherche significativement plus collective et hétérogène. C’est donc la conception même de l’écriture de la recherche qui s’en trouve affectée. La proposition institutionnelle se radicalise car, au-delà d’un enjeu de publication, la question posée devient bel et bien celle de l’écriture et de sa (ré)institution en faisant valoir d’autres normes et formats. D’une écriture « en fanzine(s) » à une « écriture fanzine ».

Une institution processuelle, une institution (toujours) instituante

Un travail du commun suppose donc de laisser « ouvertes » et actives les dynamiques instituantes (instauratrices), qu’elles relèvent d’un art de faire institutionnel (une manière rusée de composer avec les fonctionnements institués) ou qu’elles relèvent d’un art de faire institution (une exigence stratégique de ne jamais décorréler ou désindexer les formes d’organisation des attentes et besoins du collectif concerné). En conclusion de mon livre, j’évoque à ce propos un travail « continué », au sens où il ne se relâche pas et où il se relance donc autant que nécessaire. Les fonctionnements restent sous « vigilance démocratique » ; ils se stabilisent nécessairement mais sans jamais se fixer définitivement. Ils peuvent toujours être remis en question. Dès lors, le travail institutionnel et le travail d’institution deviennent des composantes centrales de la vie démocratique du lieu, de la communauté ou du territoire concernés. Cette éducation institutionnaliste est au cœur d’un « travail du commun » et signe une puissance d’agir tout à fait majeure. Les modèles organisationnels et les cadres de fonctionnement peuvent toujours être réinterrogés et débattus ; l’attention réflexive et critique ne faiblit pas. L’analyse (institutionnelle) est un processus permanent. Penser-agir un commun suppose donc une dynamique institutionnelle qui ne se clôt pas et qui reste substantiellement en devenir.

Au final, comment nommer cette curieuse institution (du commun) qui ré-élabore constamment ses formes et qui se stabilise sans se fixer ? Le collectif L’école de philosophie avance avec bonheur l’idée d’institution mineure pour qualifier un mode d’institutionnalisation qui ne reproduit pas la norme dominante, mais la déjoue et la fait varier5. Mineur désigne une disposition de nature nécessairement oppositionnelle car toute intervention instituante représente une critique en acte et dans les faits de l’ordre dominant, soit pour en moduler l’exercice, soit pour en varier la logique. Elle le perturbe significativement, au point parfais de réussir à le déborder mais, en aucun cas, elle ne prétend se substituer à lui et s’ériger en ordre majoritaire alternatif. Elle ne s’établit pas comme contre-institution, mais bien comme une institution qui contredit, s’oppose ou décale avec le souci permanent de contrecarrer et entraver les allants-de-soi et les normes dominantes. Et grâce à ce mouvement critique permanent, l’institution mineure libère un espace-temps, un lieu-milieu différemment organisé, autrement vécu, qui parvient à tenir à distance, tendanciellement, potentiellement, le plus critiquable et le plus néfaste des institutions hégémoniques. L’institution mineure est à la fois instrument critique – une critique en acte, profondément matérialiste car c’est bien l’instauration de fonctionnements « autres » qui fait critique, qui porte l’opposition au cœur des dynamiques de vie et d’activité. Et elle est aussi, tout autant, instrument constituant (instaurateur) car les « institutions » qui prennent forme à cette occasion sont, bien sûr, tout à fait effectives et offrent la possibilité de vivre autrement un lieu, un collectif ou un territoire. Critique et instauratrice, oppositionnelle et constituante.

L’institution mineure est authentiquement institution mais elle l’est en basse intensité, elle l’est en régime mineure, processuel, en fait précaire.

Que peut-on opposer à l’ordre majoritaire ? Avant tout une créativité institutionnelle, incarnation de nos causes communes. Comment résister aux oppressions de race, de classe et/ou de genre ? En se prouvant d’abord à nous-mêmes, individuellement et collectivement, qu’une autre vie démocratique est possible, possible car dès à présent tentée et expérimentée, en fait déjà « instituée ».

Comment éviter que « nos » institutions ne se laissent rapidement rattraper par les modèles dominants ? En restant en mouvement. En maintenant leur capacité à toujours ré-instituer. En préservant leurs qualités d’institution instituante.

La faculté à produire de l’institution dont nous disposons dès lors que nous « faisons collectif » est une puissance d’envergure qui risque de nous embarquer sans contrôle, de toujours outrepasser le sens qu’initialement nous mettons dans cet effort, d’emballer et accélérer ce qui émerge à peine. Le propre d’une institution est d’être toujours en surcroît (d’institution). Elle opère toujours en excès. Nous le vivons quotidiennement dans notre vie professionnelle. Dès qu’une instance est créée, elle s’indexe très vite sur sa propre reproduction et ne tarde pas à accumuler de la règle sur de la règle, du dispositif sur du dispositif. Je l’ai par exemple connu dans ma carrière avec l’institutionnalisation grandissante du doctorat. Lorsque j’ai relu mon Journal de thèse6 que j’ai tenu dans les années 1991-93, j’ai constaté que mon propos restait centré sur la thèse, en tant que texte à produire. À cette époque, je ne recours jamais au terme de doctorat, à savoir ce parcours de formation à la recherche institué progressivement par l’université. Il ne fait pas discussion que la forme classique de préparation de la thèse dans une relation exclusive à une direction de travaux posait nombre de problèmes, en raison d’une dépendance interrelationnelle « à risque » car gravement asymétrique. Mais, dès que la thèse a commencé à s’instituer en tant que doctorat, elle n’a cessé d’être encombrée de dispositifs de plus en plus nombreux (charte du doctorant, contrat de formation, comité de suivi…), source de normalisation et de contrôle.

Cette puissance (d’institution) est à préserver, mais elle doit être modulée différemment. Elle doit éviter d’accumuler sur elle-même et de saturer l’état présent de son fonctionnement. Au contraire, il est essentiel qu’elle reste soigneusement articulée aux usages et besoins de la communauté concernée et, conséquemment, qu’elle institue autant qu’elle destitue. Cette puissance doit être engagée en conscience, tenue et contenue par une « critique permanente » ; elle implique une réflexivité exigeante, à éduquer constamment au sein des groupes et des collectifs. Elle doit s’exercer en mode mineur. « Mineur » est la proposition avancée par le collectif L’école philosophique, et elle est probante. « L’institution mineure a d’abord été définie comme une institution en mouvement. Contrairement aux institutions majoritaires qui construisent leur hégémonie en produisant, à partir d’une pratique particulière dominante, une constante abstraite universellement imposée aux autres usages, les institutions minoritaires usent de la norme pour permettre, dans une situation donnée, l’expression d’une variété de pratiques. Elles ne peuvent pas produire de constante car en elles la norme est toujours modifiée par l’usage. En d’autres termes, c’est une institution où l’instituant n’est pas détruit par l’institué, et réciproquement »7.

Une institution mineure

Lors d’un chantier de recherche-action mené dans la périphérie de Dunkerque en compagnonnage avec Martine Bodineau et Louis Staritzky, j’ai pu vivre l’expérience d’une « institution mineure » particulièrement puissante et créative. Le quartier concerné allait faire l’objet d’une rénovation, à savoir d’une destruction de plusieurs bâtiments, conduite par l’ANRU, l’Agence nationale de rénovation urbaine, à une échéance qui restait assez indéterminée. Entre temps, cet ensemble d’habitations était laissé complètement à l’abandon par la collectivité et le bâilleur social. Un collectif d’habitant·es s’est constitué, sur un mode autonome, pour prendre soin à nouveau de ce milieu de vie, et a commencé, sans autorisation, à le rééquiper (en bancs, jeux pour enfants, tables, barbecues…). Ce collectif, avec intelligence et malice, a pris le nom d’En rue et a donc pu revendiquer de faire l’En Rue avant l’ANRU. À aucun moment, le collectif n’a été dans l’illusion de pouvoir bloquer la programmation de la rénovation / destruction officielle. Il n’a pas tenté de se situer sur le même plan que les politiques publiques, lourdement et violemment majoritaires. Mais il est monté en puissance sur un mode rusé, détournant et contournant, en immersion dans le quotidien du quartier, complètement acclimaté à ses usages et, surtout, indexant toujours ses projets au plus près des attentes des habitant·es. C’est donc en s’inscrivant dans une dynamique d’institution mineure que le collectif En Rue a fait face au rouleau compresseur de la politique publique et à sa violence. Il a apporté la preuve, en faisant, en acte, en organisant des chantiers de fabrication des équipements nécessaires, qu’une rénovation pouvait être conçue et mise en œuvre de manière différente, sur un mode autrement respectueux des formes de vie existantes, avant que sa tentative ne soit balayée par la force brutale de l’opération de rénovation officielle et ses millions d’euros. Mais, pendant quelques années, ces habitant·es ont imaginé, institué et vécu joyeusement une relation à leur quartier plus autonome et fondamentalement plus créative8, en se dotant de l’instrument, i. e. de l’institution, approprié, à savoir En Rue. « L’institution mineure est une manière de faire grandir ce à quoi l’on tient, ces images et ces mots que l’on veut porter dans le monde »9.

Il n’existe aucune réponse prête à l’emploi pour assurer, et surtout préserver dans la durée, le développement d’une institution en mode mineur. Néanmoins, plusieurs dynamiques peuvent être mises en avant.

Préserver la portée critique de l’expérience institutionnelle. Une institution mineure possède une portée contributive (constituante) tout à fait désirable, car elle crée du possible et capacite, mais elle le fait en maintenant son rapport d’opposition aux normes, formats et procédés majoritaires. En effet ces derniers sont complètement naturalisés au sein de la société dominante, et se réinvitent constamment, au sein de nos expérimentations et de notre travail du commun, sur le mode de l’allant-de-soi et d’une supposée évidence. La tentation majoritaire (reproduire l’existant) est incessante. Seule une « analyse institutionnelle » soutenue et solidement partagée par les membres du collectif peut déjouer cette inclinaison souvent catastrophique qui réinstalle, ou ravive, les comportements et fonctionnement les plus oppressifs et discriminatoires. Comment une institution peut-elle continuer à se développer « en régime mineur » ? Par une « constante réélaboration des formes collectives à partir des questions : qu’est-ce que fous là ? Quel est le sens de ce que je fais ? »10. Par une analyse permanente menée par ses propres praticien·nes11.

Éduquer une « écologie de l’attention » et grandir la capacité collective à « lire » les réalités institutionnelles. Une institution est un corps vivant qui multiplie les « signes » et adresse de nombreux signaux : un dysfonctionnement, une tension, un malaise, une violence, une incompréhension… Ces signes sont nombreux, ils sont fréquents mais seront-ils vraiment entendus, lus, élucidés et, finalement, pris en compte ? Une institution qui fonctionne en régime mineur est une institution qui maintient une vigilance constante sur ses fonctionnements, au risque, sinon, de voir des « réflexes » majoritaires s’imposer « naturellement » et, surtout, insidieusement. Vivre et pratiquer une institution en mode mineur, c’est intégrer à la dynamique collective une puissante culture « indiciaire », qui recoupe une faculté d’écoute, d’observation et de déchiffrement. En ce sens, « mener l’enquête » est une activité ordinaire, récurrente et parfaitement socialisée. Quels sont les indices (les signes et les signaux) présents ? Comment s’en saisir ? Comment poursuivre l’enquête à partir d’eux et grâce à eux ? Si le collectif veut éviter que la singularité de son expérience (institutionnelle) lui échappe, soit rattrapée par les modèles établis, lourdement conservateurs et réactionnaires, et finisse par s’épuiser, il doit se doter des espaces-temps, des dispositifs et dispositions pour une « enquête permanente », une enquête menée en permanence, afin de ne pas se laisser surprendre par la réinstallation des formes et formats majoritaires, négateurs de ses choix singuliers, alors même que de nombreux indices annonciateurs pouvaient être saisis et pris en compte. L’analyse institutionnelle est l’affaire de toutes et tous et devient alors une pratique ordinaire de la vie collective12.

Une institutionnalisation qui s’exerce en régime praxique

Toujours rapporter les formes institutionnels aux attentes et aux besoins de la communauté concernée. « On appellera institution mineure un lieu où le sens du mouvement qui relie les formes d’organisation aux usages est déterminé par les membres de l’institution, c’est-à-dire par l’existence d’un désir collectif. Tel usage plutôt que tel autre sera institutionnalisé, formalisé, s’il est jugé signifiant par le collectif, selon des critères qui lui sont propres, et pas ceux du champ majoritaire, État ou marché. Bref, une institution est un lieu où l’on discute de ce qu’on fait et où cette discussion produit des effets. D’où la question favorite d’Oury, « qu’est-ce qu’on fout là ? », c’est-à-dire qu’en est-il du désir de l’infirmier·e, du·de la médecin, du·de la malade d’être là. C’est la possibilité de cette question qui fera la différence entre une institution mineure et une organisation qui délègue le problème du sens au champ majoritaire. Évidemment, c’est une question délicate, qu’on ne résout pas en demandant lourdement « comment ça va ? » en assemblée générale »13. Le processus d’institutionnalisation qui ne faiblit jamais, et qui caractérise une institution active et créative (ce qui est désirable), doit rester fermement indexé et articulé aux pratiques, usages et expérience qui font sens pour le groupe de personnes. S’il y a une question qui ne doit jamais cesser d’être réengagée, c’est bien celle qui interpelle la raison d’un fonctionnement en regard des nécessités d’une pratique. Pourquoi ce fonctionnement ? Est-ce qu’il est profitable à notre expérience, est-ce qu’il est utile à nos usages ? Ces questions sont évidemment documentée, explicitée et caractérisée par une « analyse institutionnelle » exigeante et récurrente. Ce questionnement est quasiment absent, par exemple, de ma vie à l’université, alors que nous constituons des milieux de recherche. Si je le signale, c’est pour marquer le caractère ambitieux et rare de cet effort pour assurer et maintenir la « qualité » des fonctionnements institutionnels, s’établissant au plus près des expériences et des usages.

Ne pas laisser le processus d’institutionnalisation se « naturaliser » et, conséquemment, s’invisibiliser. Expérimenter, c’est créer de l’institution. Tenter un commun, c’est instituer les dispositifs et dispositions indispensables. Ce processus doit, dans la mesure du possible, rester le plus apparent possible. Il ne doit pas s’oublier dans l’histoire. Une institution mineure suppose de maintenir un rapport explicite, élucidé et toujours vivant et actif à la dynamique instituante qui l’a faite advenir, et qui fait qu’elle est ce qu’elle est aujourd’hui. « Le refoulement du processus d’institutionnalisation participe à faire apparaître l’institué comme immuable et sans histoire. Dénier l’institutionnalisation est une façon de naturaliser l’institution. Sa genèse est dissimulée, inavouée, truquée du fait de la honte que génère l’institutionnalisation »14. Il est donc important que l’institution demeure « en histoire », que son histoire ne soit pas masquée et que les motifs et raisons qui ont présidé à son existence restent accessibles et compréhensibles. Une institution qui s’établit en mode mineur est une institution toujours solidement attachée à son histoire, y compris dans les termes d’un attachement affectif. Ce rapport à l’histoire, aucunement passéiste ou nostalgique, mérite d’être éduqué et représente un « terrain » (de pensée et d’expérience) qui a besoin d’être cultivé en commun. Une institution mineure, un travail du commun intègre donc pleinement une « culture des précédents » à même d’informer le présent et, surtout, de préserver le sens d’une trajectoire collective, et de ses dispositifs et dispositions15.


« Institution mineure » serait donc le nom d’une institution qui se développe fermement, opiniâtrement en « régime praxique », une institution qui s’engage et se réengage à hauteur de praxis, sans jamais se réifier comme évidence, passage obligé, allant-de-soi. Dès qu’il y a évidence, il y a inévitablement injonction majoritaire (une conformité). L’évidence est le refuge, la niche de tous les conservatismes, et souvent les plus réactionnaires.

Développer un commun, c’est l’instituer, et le faire en tenant compte, courageusement et énergiquement, des désirs et des nécessités de faire ensemble, de coopérer, de protéger la réalité considérée de la capture par le marché et l’accaparement par l’État, de soustraire la vie collective à la banalité des évidences majoritaires, le plus souvent oppressives et discriminatoires. Constituer du commun relève d’un mode d’institutionnalisation en mode mineur, s’exerçant fermement en régime praxique. Pierre Johan Laffitte, dont la lecture accompagne depuis quelques années ma réflexion sur les enjeux des praxis, souligne que « Dans la classe, on ne connaît que des praticiens, enfant et adultes, élèves et enseignant qui, à ce titre, sont sujets de cette pratique et de ce lieu dont ils décident librement, dont ils sont maîtres des lois d’organisation, des moyens de production et de la valeur créée »16. De manière apparentée, je ferai donc valoir que, dans un « commun », les acteurs et actrices s’expriment, pensent et agissent en tant que praticien·nes s’efforçant donc d’instaurer de l’institution toujours au plus près de leur expérience et revendiquant de rester « maître » de ce qu’ils et elles tentent. En ce sens, un « travail du commun » ambitionne, sans nul doute, d’être et de rester praxis.


  1. Imaginaire au sens de Castoriadis, en tant que (ré)invention (ou plutôt (re)création) et (ré)institution radicale. Cf. son ouvrage classique L’institution imaginaire de la société, Le Seuil, 1975.↩︎

  2. Ivan Illich qualifie de « conviviales » des techniques qui restent à portée de vie et dont les personnes peuvent user de manière autonome, in La convivialité, Seuil, 1973.↩︎

  3. Pierre Johan Laffitte, Pédagogie et langage (La pédagogie institutionnelle à la rencontre des sciences du langage et de l’homme), L’Harmattan, 2020, p. 191.↩︎

  4. Je reprends cette distinction à Georges Lapassade.↩︎

  5. L’école de philosophie, Ce qui tient (Réflexions sur les institutions mineures), Éditions Burn-Août, 2025, p. 11.↩︎

  6. Pascal Nicolas-Le Strat, Journal de thèse (Septembre 1992, octobre 1993), Fulenn, 2009.↩︎

  7. Idem, p. 115.↩︎

  8. Cette recherche-action conduite avec En Rue est présentée en ligne sur le site « quartiers en recherche » : https://quartiersenrecherche.net/.↩︎

  9. L’école de philosophie, Ce qui tient (Réflexions sur les institutions mineures), op. cit., p. 13.↩︎

  10. Idem, p. 159.↩︎

  11. C’est au cœur du propos institutionnel / institutionnaliste de Pierre Johan Laffitte, propos éduqué par l’expérience des pédagogies coopérative et institutionnelle. « Cette analyse institutionnelle (terme initialement proposé par François Tosquelles et Félix Guattari) n’est l’apanage ni d’un « analyste » ni d’un expert extérieur. Il s’agit d’une fonction assumée par la praxis et ses sujets, sous forme d’hypothèses et de tâtonnements : fonction collective et subjective assumée par tous dans une ambiance de confiance éthique au sein du groupe, et nécessaire au courage d’élaborer de telles voies de pensée et de pratique, au risque de faire des erreurs », in Pédagogie et langage, op. cit., p. 122.↩︎

  12. Cette analyse institutionnelle permanente rejoint la conception d’une recherche-action vernaculaire que nous défendons avec Louis Staritzky, à savoir une recherche-action prise en main par un collectif dans l’intérêt des pratiques et usages qui sont les siens.↩︎

  13. L’école de philosophie, Ce qui tient (Réflexions sur les institutions mineures), op. cit., p. 116.↩︎

  14. Idem, p. 144.↩︎

  15. Voir à ce propos David Vercauteren, Micropolitiques des groupes (Pour une écologie des pratiques collectives), Éditions Amsterdam, 2018 ; ainsi que les riches réflexions de Benjamin Roux disponibles à la lecture sur son site https://cultivateurdeprecedents.org/.↩︎

  16. Pierre Johan Laffitte, Pédagogie et langage, op. cit. p. 61.↩︎