Commun(s) / et, en, du, pour:
penser l’articulation entre art et commun(s)
2026-04-04
La notion de commun est arrivée dans mon travail il y a une dizaine d’années. Il y avait un effet de mode très marquant. Cette notion de commun(s) est en effet venue combler un espace politique et réflexif dont l’enjeu majeur résidait dans le dépassement/déplacement de la notion de public. Ce passage constitue — sur le plan de l’aménagement, de l’entretien et de l’appropriation des espaces que nous habitons — un renversement important, car il engage un exercice critique radical : remise en question de la notion de propriété, des modes de gouvernance et, par extension, des méthodes d’élaboration et d’entretien de ces nouveaux (ou très anciens) communs que constituent nos territoires et lieux de vie. Le séminaire Constellations que j’ai animé avec Emmanuel Doutriaux à l’ENSA Paris-Val de Seine (École nationale supérieure d’architecture) en 2018 fut un temps important pour moi, occasion d’explorer en profondeur et collectivement cette notion qui ne cessa depuis d’accompagner mon travail. Nombre de chercheurs de ma génération et proches intellectuellement s’en sont également saisi pour comprendre et analyser leur pratique1.
Le singulier de la notion a rapidement pris le dessus dans mon travail comme dans celui d’autres chercheur·es. En effet, la notion de biens communs, bien que très concrètes et précises, n’est pas porteuse de la radicalité du Commun que sont venus expliciter Dardot et Laval dans leur ouvrage éponyme2. Cette notion m’a aidé à préciser autant qu’à revendiquer une pensée du projet singulière — qui place au centre l’horizontalité, le processus d’engagement ou encore la notion de légitimité — dans un moment où la mode autour des « collectifs » et de l’« urbanisme transitoire » commençait à prendre corps de manière pérenne.
La rencontre avec les travaux d’Estelle Zhong Mengual qui a formulé et théorisé la notion d’art en commun3 a, de fait, très largement outillé et étayé mon travail. Chercheuse rigoureuse se situant du côté de l’observation et de l’analyse, non engagée dans une pratique, elle a souvent alimenté mes séminaires. Mais mon compagnonnage de très longue date avec le travail de Pascal Nicolas-Le Strat est venu déplacer et éprouver ce travail d’historienne et théoricienne de l’art.
De l’oppositionnel au positionnel
Son appropriation de cette notion et son association avec celle d’oppositionnel·le est venue conforter mes propres intuitions en venant notamment caractériser un rapport spécifique au commun. En effet, appropriée dans les discours dominants comme forme de « solution » au vivre-ensemble et comme manifeste pour des modes de gouvernance et méthodologies de travail s’inscrivant dans les logiques de marché, il s’agissait de rappeler le caractère dissident et critique qu’ouvrait cette notion.
Je découvrais alors en parallèle le travail d’Oskar Negt qu’il cite lui aussi dans Le travail du commun. Comme souvent, le travail de Pascal faisait trait d’union, passerelle entre des univers conceptuels. Il venait me conforter dans ma tentative théorique. Les réflexions de Negt et de ceux qui s’en sont nourris permettent un dépassement de la notion d’Espace public telle que théorisée par Habermas. La pensée de celui-ci avait été dominante dans tout mon parcours intellectuel rattaché à celui de l’architecture et ses institutions. Jamais un enseignant ou un auteur croisé ne m’avait ouvert au travail de Negt. Et je comprenais pourquoi. Critiquant la notion d’Habermas et conceptualisant un espace public de la plèbe, des dominés toujours en résistance et en émergence, fondé sur le pouvoir instituant de l’expérience collective, venait révéler une manière de penser les formes (architecturales et plastiques) dissidentes, résistantes, alternatives — souvent marginales et éphémères — que j’éprouvais concrètement en tant que praticien et rencontrais dans mes travaux.
Cette émergence de l’oppositionnel comme « caractère » spécifique du commun, que j’ai élargi à l’idée d’architectures et pratiques oppositionnelles, venait pour moi répondre au besoin de saisir ce qui se jouait alors dans nombre de nouveaux phénomènes. Le mouvement d’occupation des places ainsi que plusieurs nouvelles formes d’actions militantes, notamment dans le champ de l’écologie politique, ont imposé de nouvelles manières d’agir dans et avec les espaces publics. Le « mouvement des places » a secoué de nombreux architectes et chercheur·es comme le montrent les nombreuses publications sur le sujet. Le mouvement des Gilets jaunes, avec cette forme d’action singulière d’occupation des ronds-points, appelait aussi à repenser ces nouvelles manières d’appréhender l’espace public comme lieu de revendication et de reconfiguration sociale et politique. Tant ce mouvement des places que celui d’occupation des ronds-points marquent une réappropriation de ces espaces et de toutes les dynamiques normatives et d’usages qui les régissent. L’étude de la transformation d’un rond-point giratoire en place de débat public et de pratiques sociales quotidiennes a constitué un événement très marquant pour moi. C’est en 2019 à Dijon que j’ai eu l’occasion de proposer mon analyse de ces différents mouvements au prisme de l’idée d’architectures oppositionnelles.
En résonance, en correspondance
Mes recherches connexes, et la rencontre renouvelée avec les travaux de certains auteurs que j’avais pu lire pendant mes années d’étude, venaient appuyer l’idée que les formes de revendications politiques contemporaines prenaient corps dans des objets et architectures singulières. Je pense notamment à deux ouvrages majeurs autour de la banderole4 et des barricades parisiennes5. L’exposition Soulèvements qui se tint au Jeu de Paume fin 2016, curatée par Georges Didi-Huberman avait précédé ces travaux d’historiens. En bref, j’ai senti que, tous champs disciplinaires confondus, il y avait un véritable intérêt pour les expressions et les esthétiques de la révolte, de la résistance, de la recherche d’autres formes de vie construites en autonomie. Je voyais dans ces différents travaux, qui documentaient nombre d’archives et témoignages, comme l’émergence d’un champ de recherche singulier autour de ces architectures, souvent spontanées, caractéristiques des espaces publics oppositionnels. L’enjeu était tout autant politique qu’esthétique. On voyait émerger ou réémerger de nouvelles formes et de nouvelles modalités d’occuper et d’habiter les espaces qui résonnaient largement avec ma pratique et celles d’architectes des années 60 et 70 que j’avais étudiés.
En parallèle de ces formes intensives, à forte valeur de revendication, je voyais dans nos projets se dégager certains traits communs. Analyser nos projets au prisme de ces notions de commun venait souligner de nouveaux traits caractéristiques de ces architectures que nous produisions alors. L’explosion des jardins partagés, des lieux-tiers, que nous traversions avec nos projets, venait résonner avec ce désir autre de partager, gérer, construire. Notre permanence urbaine à Bagnolet constitue aussi un terrain d’observation et d’expérimentation majeur pour explorer et penser ces formes d’architecture tout aussi processuelles, fragiles et précaires que ces formes intensives. Mais il s’y jouait pourtant de nombreux points communs avec les espaces publics oppositionnels. Ce sont de ces connexions dans l’observation et dans l’expérimentation qu’émergea l’intuition typologique, une architecture oppositionnelle6, que j’ai eu l’occasion d’avancer par la suite.
Se construisait une grille de lecture et une matrice importantes, notamment dans ses incidences sur le plan de la pédagogie et de la recherche.
Mais dans cet exercice théorique d’explicitation, il y avait aussi pour moi l’opportunité d’appuyer, et d’affirmer, une certaine conception formelle de l’architecture. Celle-ci venait faire avancer le travail de définition mené dans ma thèse, mais en l’actualisant avec les enjeux contemporains et mon propre positionnement dans la pratique.
Au cœur de cette proposition : penser la fabrication/production d’architecture comme un faire continué, une « activité continuée » dont l’(en-)habitant constituait une figure nourrie du motif du voisinage que Pascal Nicolas-Le Strat aura déployé ensuite. Toujours en résonance, en correspondance pour reprendre les mots de Tim Ingold, ma dynamique de réflexion se construit avec et en dialogue avec ce travail avec, autour et du commun auquel appelle et qu’incarne la production de Pascal Nicolas-Le Strat.
Je pense notamment à l’ouvrage, très récent à l’heure où j’écris ces lignes, de Mathilde Chenin : M. CHÉNIN, Le commun par l’usage : construire et habiter en artiste, Genève, MetisPresses, 2024.↩︎
P. DARDOT et C. LAVAL, Commun : essai sur la révolution du XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.↩︎
Ce dans l’ouvrage issu de sa thèse : E. ZHONG MENGUAL, L’art en commun : réinventer les formes du collectif en contexte démocratique, Dijon, Les presses du réel, 2019.↩︎
P. ARTIÈRES, La banderole : histoire d’un objet politique, Paris, Éditions Autrement, 2020.↩︎
É. HAZAN, La barricade : histoire d’un objet révolutionnaire, Paris, Éditions Autrement, 2019.↩︎
É. DELPRAT, Architecture(s) oppositionnelle(s) (Prolégomènes), Rennes, Éditions du commun, 2023.↩︎