« C’est un sujet de thèse, ça ! »
2026-03-15
2022 – Rencontre avec l’auteur
J’ai rencontré Pascal en avril 2022, c’est-à-dire bien après la première parution du Travail du commun (2016). Il venait faire une présentation de ses travaux à l’IRTS de Lorraine, invité par Swan Bellelle, une connaissance commune. Je dois préciser qu’à cette époque, je n’avais jamais entendu parler de Pascal Nicolas-Le Strat ni jamais rien lu qu’il ait écrit.
Pourtant, je vais m’inscrire en doctorat sous sa direction à la rentrée scolaire 2023. J’ai alors voulu régler ce que je vivais comme un manque et rencontrer Pascal, le chercheur. Je me suis baladé entre ses livres, articles et billets de blogs.
À vrai dire, j’ai assez peu apprécié mes lectures de Pascal (désolé). Il faut dire que je n’y comprenais alors pas grand-chose. Je ressen(tai)s un véritable décalage dans nos manières d’écrire, de parler, de nommer : je n’ai clairement pas les codes et je me demande si j’ai envie de les acquérir. Puis j’ai acquis Le travail du commun à l’été 2024.
2024 – Rencontre avec l’ouvrage
La forme
Et ce fut une joie : j’y rentrais bien plus aisément ! Je ne saurais dire si je m’étais inoculé assez de lecture pour comprendre ou si les textes que l’on y trouve sont plus accessibles. Sûrement un peu des deux. Sa structuration en textes volontairement juxtaposés et explicitement détachables m’a fait un bien fou. C’est sûrement la première fois que je me suis autorisé à circuler dans l’œuvre et à sélectionner les chapitres.
Avec le recul, je me demande si ma carrière de doctorant n’a pas commencé par cet ouvrage. Elle en a été marquée en tout cas. Tout d’abord car Le travail du commun m’a donné l’autorisation de sillonner autrement mes lectures. Le fait que je connaisse d’abord Pascal en chair et en os m’a permis également d’être étrangement plus critique avec le texte, d’avoir plus de recul. En fait, j’éprouvais pour la première fois l’existence de l’auteur derrière l’œuvre.
Cette double nouveauté pour moi, un livre découpable et l’humiliation1 de son auteur, m’a fortement invité à y revenir. Après ma lecture initiale, Le travail du commun est resté sur mon bureau, dans un coin. Et je l’ai rouvert encore, encore et encore : parfois pour y relire quelques lignes, parfois pour y scruter sa construction, parfois pour (r)explorer un chapitre.
Cet ouvrage m’a également inspiré, par sa construction, une forme de thèse. J’avais déjà vaguement en tête un motif de thèse par articles mais l’idée qu’une thèse puisse être une succession de textes reliés, plus ou moins par logique rhizomatique, a été une révélation. Que je sois honnête : c’est Swan Bellelle, le premier, à me nommer ce motif de rhizome et à me renvoyer vers Deleuze, encore.
En relisant mes notes et en partie le livre, je dirais aujourd’hui que Le travail du commun a eu un effet semblable à Écrire les sciences sociales d’Howard Becker2 sur mon devenir auteur. Comme dirait Pascal : il m’a désencombré. Et je rajouterais : ce n’est pas rien.
Le fond
Au-delà de la forme de l’ouvrage, il y a son fond. Je me sens un peu
bête et ridicule aujourd’hui mais je dois avouer que j’ai mis un sacré
moment à comprendre ce que ce « commun » voulait dire. Entre « le
travail du commun » entendu comme « le travail salarié des gens du
commun » et « le travail du commun » comme « le travail du
commun = le travail que l’on fait ensemble », je ne voyais pas l’ouvrage
collectif de fabrication et d’entretien d’un commun. Je suis
une preuve de la justesse des propos de Marx quand il écrit : « la
propriété privée nous a rendus si stupides que nous ne voyons pas le
commun ! »3.
Je me rends bien compte que le travail de Pascal m’est accessible car je suis de plus en plus socialisé aux marxismes et aux alternatives langagières et notionnelles qu’ils offrent. C’est peut-être bien là une marque que l’entreprise de Negri, Hardt, Nicolas-Le Strat et toustes les autres fonctionne. Du moins, personnellement, j’ai été pris par l’invitation de Toni Negri relayée par Pascal Nicolas-Le Strat dans Le travail du commun (2016, p.24).4
Ce que j’ai trouvé dans ce livre est en réalité une porte vers un nouvel espace. Comme Joël Kerouanton5, la lecture de cet ouvrage m’a surtout amené à parcourir les nombreuses références bibliographiques citées. In fine, j’ai davantage lu d’autres auteur·ices que Pascal mais c’est dans ses textes que j’ai appris l’existence de nombreux·ses.
Prenons Negri & Hardt, par exemple. J’ai appris l’existence de Toni Negri en discutant avec Pascal. J’ai eu envie de les lire en manipulant ses textes, en découvrant des citations. En ce sens, Le travail du commun est un ouvrage charnière pour moi. J’ai dû attendre d’avoir des bases notionnelles pour y accéder et sa lecture m’a propulsé vers d’autres.
2026 – Rencontre avec moi-même ?
En recevant la sollicitation de textes pour la réédition du travail du commun, j’ai réengagé une (courte) relecture. À vrai dire, surtout des passages que j’avais déjà remarqué. Je m’aperçois à cette occasion que mes notes de lectures de l’été 2024 laissent déjà entrevoir des thèmes de ce qui est en train de devenir ma thèse, en 2026.
À l’écriture de ces lignes, je réalise que Le travail du commun prend une place bien plus importante que pressenti dans ma construction universitaire. Je me souviens avoir échangé avec Pascal en 2023/2024 et lui dire que je ne croyais pas à un commun en pédagogie, plus précisément à une pédagogie du commun. L’inégalité structurelle du rapport prof-élève me semblait un frein indépassable. J’étais persuadé que mon expérience professionnelle contredisait ces propos. Il m’avait simplement répondu quelque chose comme : « C’est un sujet de thèse, ça ! ».
Je ne peux que lui reconnaître sa sagacité quand, à l’orée du printemps 2026, cherchant à avancer cette thèse, je me surprends à écrire « micropolitique du commun », « pédagogie du commun », « fabrique du commun » ou encore « communer » ; et à revenir au travail du commun, encore. Comme le dit Judith Revel : « pour que les idées deviennent communes, il faut de l’éducation »6. Je l’ai défendu avant d’entrer en doctorat puis je l’ai oublié : l’éducation est un vecteur de communs.
Caché dans mes notes, j’y (re)découvre aussi que la vision que je défends du travail social a été construite en partie depuis ce livre. Pour être plus juste, le Texte 7 : Entre travail du social et travail du commun semble avoir planté une graine que je cultive depuis.
Chronologiquement, je retrouve (notamment dans mon projet de thèse rédigé lors de l’été 2023) des débuts d’une pensée pré-existante à ma lecture de Pascal. J’avais le désir d’une thèse portant sur une pédagogie prenant pleinement en compte l’intime dans la relation éducative et les propositions didactiques. J’avais un espoir de pouvoir emmener mes thèmes sur le champ politique, j’avais le désir de faire une proposition micropolitique. Ces thèmes se retrouvent renouvelés par ma lecture du travail du commun.
Conclusion
En réalité, il m’est difficile de retracer une sincère chronologie. Ai-je eu une intuition ou développé une idée avant ma lecture de Le travail du commun en m’appuyant sur du savoir d’expérience ou d’autres lectures ? Ou Le travail du commun a-t-il été du bois pour mes flammèches de début de doctorat ? Je ne peux vraiment pas répondre.
Par contre, l’ouvrage, tant en sa composition qu’en ce qu’il porte, a clairement fait partie de mes premières années de doctorat et continue assurément, de manière plus discrète, d’influencer ma pensée.
Évidemment, dans le bon sens du terme, de « humilier » = ramener à l’humus = désidéaliser. Ce qui permet de vivre ensemble, de faire commun.↩︎
Becker, H. (2004). Écrire les sciences sociales. Commencer et terminer son article, sa thèse ou son livre. Economica, Paris.↩︎
Negri & Hardt, Commonwealth, p. 9 et 368 ; cité par Nicolas-Le Strat, Le travail du commun, p. 35↩︎
Negri invite « tous les chercheurs de bonne volonté » à se consacrer « à la rédaction d’un nouveau vocabulaire postmoderne du champ politique » [Fabriques de porcelaine (Pour une nouvelle grammaire du politique), 2003, p.13] rappelant ainsi que le langage est performatif et qu’une action politique peut y être démarrée.↩︎
Kerouanton, J. (2025). Une phrase et tout un monde. Ou comment une expérience de lecture avalise une expérience artistique et la propulse vers un horizon infini de sens. Disponible à : https://www.travailducommun.fr/contrib_joel_kerouanton_une_phrase_et_tout_un_monde.html↩︎
Préface à Negri, A. Inventer le commun des hommes. p.16 ; cité par Nicolas-Le Strat, Le travail du commun, p. 43.↩︎